La vie dans une goutte d’eau

Les huîtres, une affaire de densité

Tout au nord de la Ria d’Etel, le sol est parsemé d’huîtres qui poussent à l’ancienne. Ici, pas de
triploïdes.
Ostréiculteurs, Jean Noël et Tifenn Yvon sont en parfaite harmonie avec la Nature.
Mais, Tifenn n’est pas qu’une ostréicultrice confirmée. Elle écrit. Et sait écrire !
Sa prose poétique est tout en accords musicaux délicatement colorés .
Puisqu’elle est aussi peintre, c’est plus facile. Évidemment !

Aujourd’hui, Tifenn nous propose son point de vue sur un sujet méconnu, la densité d’huîtres dans les parcs ostréicoles. Entre impératifs économiques et notions d’écologie et de développement durable, des questions surviennent. L’observatoire partage la vision de Tifenn sans avoir les solutions à ces problèmes, bien entendu.

N’hésitez pas à échanger vos points de vue dans les commentaires de cet article !

Sujet chaud, sujet épineux, sujet tabou. Les professionnels ne l’abordent que du bout de la botte, et surtout quand le vent souffle. Ainsi, seules de vagues bribes passent entre les oreilles, et l’on pourra toujours dire « ah ? Non, je n’ai pas entendu… » C’est comme la politique, jamais à table.
C’est pourtant notre dada. Si l’on peut dire. Un cheval de bataille des mers salées.
Seuls, sur notre petit bout de terre, dans un pays fort fort lointain… nous pratiquons un élevage avec une densité si faible, qu’elle en laisse pantois les cabinets comptables.

Pour vous parler franc et clair, il faut que je replace le contexte.

Dans la profession il existe un « schéma des structures » qui détermine les densités maximums que nous pouvons produire sur les parcs. Elle se compte en poche par hectare. En Bretagne Sud, il ne faut pas dépasser 5000 poches par hectare. Tu te débrouilles, qu’elles aient 6 mois, deux ans et demi ou 4 ans, qu’elles soient dans des petites ou grosses mailles, il ne faut pas qu’il y ait plus de 5000 poches par hectare.

Sur une table, il y a 6 poches. Si tu sais ton compte de tables (en général, tu sais), tu sais ton nombre de poches. Les drones peuvent aussi le savoir, c’est assez facile de mesurer en mètres la longueur de tes rangées, donc ton nombre de tables et forcément de poches.

Nous, on complique un peu l’exercice, puisqu’on a aussi des huîtres au sol. Des huîtres semées.
Ne va pas croire qu’on sait exactement combien on a d’huîtres dans une pelletée, on le sait beaucoup moins bien que ce qu’on met précisément dans les poches. On peut aussi avoir un doute quand on sème plusieurs semaines de suite, que l’hiver arrive, que la mer ne descend pas et que deux mois plus tard seulement on va arpenter les parcs « pour voir », pour estimer.

En revanche, on sait très précisément le poids du naissain quand on le met en poche, ou le poids du 18 mois qu’on sème et surtout le poids des huîtres vendues. S’il restait un doute sur les quantités, au bilan, il est levé.

Au fil des années alors, on sait. On sait qu’en terme de densité d’huîtres au sol, il faut pouvoir marcher entre les huîtres sans en enfoncer une seule. On sait qu’il ne faut pas dépasser tel poids ou tel nombre dans une poche.

Souvent, j’entends râler que les oiseaux n’ont pas laissé de cerises. Qu’ils ont mangé toutes les figues. Peut-être que s’il y avait plusieurs arbres fruitiers ? Peut-être que si les arbres n’avaient pas été coupés dans le jardin d’à côté ?

Peut-être…

Dans le jardin de la mer, il y a une biodiversité cachée qui se révèle à chaque marée pour qui regarde bien. Ne perdons pas de vue que l’huître creuse est une espèce importée. Ne perdons pas de vue qu’en Bretagne, nous ne faisons pas de captage de creuses. Uniquement d’huîtres plates. Une question de température d’eau entre autres.

Nos huîtres creuses sont nées au sud de la Loire. Là où les conditions sont idéales pour la reproduction. Si parfois, en Ria nous pouvons avoir du captage, il ne sera ni fiable ni organisé, il sera spontané et aléatoire, se fixant sur tout support compatible, comme une table, ou un caillou, voire une autre huître posée au sol. C’est la nature qui décide.

Alors, ces huîtres que nous faisons venir pour les faire grandir sur nos côtes, elles ne doivent pas empiéter sur une biodiversité déjà « attribuée ». Il faut, idéalement, que l’empreinte de leur culture, ne vienne pas empêcher d’autres espèces de survivre et prospérer.

Tout est question d’équilibre. Ni trop, ni trop peu.

Cela fait hurler les comptables, les collègues, les instances professionnelles aussi parfois. Un producteur se doit de produire. Il a des hectares à faire fructifier, dans les conditions les plus rentables possible, pour un chiffre d’affaire qui lui permette d’embaucher, et de gagner sa vie, de changer de tracteur. `

Certes.

Néanmoins, au moindre déséquilibre climatique, une température de l’eau trop élevée, un taux d’oxygène trop bas, qui ne permette pas le renouvellement du plancton, ce fameux phytoplancton qui fait le bonheur de tout mollusque, le milieu souffre. L’anoxie de l’eau entraîne un retard de croissance de l’huître qui ne trouve plus assez à se nourrir. Un retard c’est moins pire qu’une mortalité. Mais.

Les faibles densités laissent aux coquillages la possibilité d’avoir un minimum de nourriture, qu’ils n’auraient pas s’ils étaient plus ou trop nombreux, c’est mathématique.

Cela sans compter sur les maladies, type virus. En parlerai-je ? Tout le monde connaît à présent, le système de propagation d’un virus. Autant dans le monde animal que végétal : la promiscuité, la densité, l’accumulation…

Il me paraît toujours insensé que les leçons ou crises du passé ne soient pas retenues et que l’on en tienne toujours aucun compte.

Non, il ne faut pas que la production d’huîtres revienne à celle d’avant 2008 (Volonté affichée des instances professionnelles). Certainement pas.

Faisons déjà de notre mieux pour maintenir un équilibre fragile, entre les espèces et un climat qui évolue. Faisons notre travail pour donner à nos cultures le meilleur environnement possible, pour une qualité optimum.

Ne soyons pas trop gourmand.

En 2007, la production d’huîtres avoisinait les 240000 tonnes. Pour une consommation aux alentours de 140000 tonnes. Où en était le cours de l’huître ? Au plus bas. Que s’est-il passé les années suivantes ? La mutation d’un virus qui a décimé tout ou partie de naissain sur tout le littoral français. Il a fallu des années pour surmonter cette crise. Des savoir-faire ont été perdus. De la main d’œuvre capable aussi. Les densités.

Sujet Tabou.

Et pourtant…

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Une réponse

  1. Bonjour
    sujet intéressant, un cousin mytiliculteur dans la baie du Mont St Michel essayais de convaincre ses collègues de mettre moins de bouchots car la nourriture était insuffisante.
    Difficile combat, car les comptables demandent du chiffre!
    C’est important de communiquer en tout cas .
    Merci Tifenn et Jean Noël
    où peut on voir tes peintures?
    Nicole

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