La vie dans une goutte d’eau

Ostréiculture, une marée de tables

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Cet extrait d’article, écrit par Tyfenn Yvon, vise à vous faire découvrir le quotidien de leur métier d’ostréiculteur en Ria d’étel, au domaine de l’Istrec. Vous pourrez le lire en entier sur son blog …

Le camion est arrivé en fin de semaine sous un soleil de plomb.

C’est absolument faux.

Il faisait un froid de canard Eider.

C’est toujours un événement, un peu comme le jour où tu reçois une série d’arbres fruitiers. Certes, les tables ne font pas pousser de fruits, mais leur remplacement a un effet bénéfique sur les huîtres.

Et pour nous.

À l’origine (on en revient toujours là), les huîtres étaient semées au sol. Nous le faisons toujours.

Mais la prédation et l’observation ont conduit les ostréiculteurs à adopter un élevage en surélevé, à la fois pour mettre les huîtres (dans les gabirolles au début les poches à présent) qui les protègent des crabes verts, des dorades et autres gourmands de la biodiversité, et pour faciliter l’accès aux huîtres et leur stockage.

La hauteur des tables a évolué avec le temps, par goût du risque, par peur du risque, par adaptation au milieu et finalement à l’humain aussi. En général, elles ont une hauteur de jambe comprise entre 70 et 80 cm. J’en ai fréquenté à 50 cm, et mon dos s’en souvient (en revanche, un bond gracieux de cabri en cuissardes était aisé à réaliser. Le même exploit avec une table de 80 et c’est la qualif’ aux JO).

Sur une table seront fixées 6 poches. Qui feront de 2 à 15 kg. Chacune de ces poches sera retournée un nombre incalculable de fois, il est donc important de trouver un équilibre entre l’ergonomie et la hauteur de marnage. J’m’explique :

Une huître filtre entre 5 (en hiver) et 15 (en été) litres d’eau de mer par heure : plus elle est dans l’eau plus elle se nourrit.

Quand une huître se trouve ainsi à l’abri de sa poche, elle n’a plus à lutter contre la prédation, elle se laisse caresser par le clapot, les courants, n’a pas à se frictionner à un sol plus ou moins sableux ou vaseux, elle a juste à se laisser bailler pour que l’eau, plus ou moins riche en fonction des saisons, la nourrisse paisiblement.

La culture des huîtres sur l’estran (l’espace découvert à basse mer) oblige à placer les tables sur la ligne de basse mer, au plus près du chenal. De cette façon, les huitres sont dans l’eau le plus longtemps possible, mais nous pouvons y accéder plus ou moins facilement selon les conditions de marée.

On dit souvent que l’ostréiculture façonne un paysage, mais c’est surtout la nature qui façonne l’ostréiculture ! À l’usage, nous savons qu’il est plus avantageux de suivre un trait de côte plutôt que de se mettre en travers par exemple (une histoire de courant et de sédimentation).

Il arrive donc régulièrement que nous remplacions les tables, parce que la rouille les rend dangereuses et fragiles, et parce que la sédimentation a fait son œuvre et qu’il est temps pour nous de faire un peu de ménage. Parfois aussi, nous les déplaçons simplement d’un parc à l’autre.

L’objectif est aussi de remettre le parc dans sa situation initiale, comme la nature nous l’a donné : en effet, toute action de l’homme a une influence, et l’on ne peut pas ignorer qu’une ligne de table, où qu’elle soit, va modifier peu ou prou, la courantologie. Ainsi, régulièrement, nous laissons un parc libre de tables, 6 mois, 1 an, le temps nécessaire à la fois à la circulation de l’eau de reprendre son chemin, et au sol de se reposer et refaire ses réserves de biodiversité (végétation, coquillages…)

Pourtant même un amas de rouille peut avoir du charme

Mais, quand nous dessapons les pieds de table de la vase qui s’est accumulée là, au gré des passages du courant, et que nous voyons bien que la structure n’est plus que l’ombre d’elle-même, il est hors de question de risquer la blessure lors d’un geste habituel de travail. Nous sommes tous à jour de notre vaccin antitétanique mais nous préférons ne pas en tester l’efficacité.

Chaque parc nettoyé de ses tables va être arpenté à pieds pendant plusieurs marées pour ramasser ce qui doit l’être, caoutchouc, crochets, morceaux de table planté dans la vase… si d’aventure il en reste à traîner. C’est moins le cas quand nous avons le temps de faire l’entretien régulièrement.

En attendant, nous nous saisissons de la brouette à propulsion, de l’araignée (4 bouts attachés ensemble à une extrémité, et aux autres extrémités laissées libres, un crochet qui servira à agripper un fer de table) et nous mettons le moteur du treuil en route. Il n’a pas de pot d’échappement, le bruit est abominable et fait fuir le chien à l’avant du bateau.

Ces exercices sont délicats et demandent une forte attention au moment où le treuil va se saisir de la pile déstructurée et la monter sans trop de heurts ni de mouvement brusque. Nous nous écartons le plus possible, pour éviter le rebond d’un pied qui se serait pris dans le plat bord du chaland, un peu boudiné, qui dévierait à coup sûr, la pile de table qui commencerait une danse dont on refuserait l’accolade.

Parfois aussi nous avons mal mis l’araignée et gare !

Bref, petites tensions et dialogues de sourds puisque nous ne pouvons pas nous parler. Il faut mieux alors, se regarder, se faire des signes, basiques mais importants. Et puis la force de l’habitude aussi. Ces jours-là, aucun passager supplémentaire n’est autorisé à bord !

Les piles de tables qui sont encore bonnes pour quelques années sont mises sur le quai. Le patron ira passer la barre et les chaînes sur le terrain libéré de ses tables, pour durcir et niveler le sol.

En février 2021 nous avons enlevé plusieurs rangées de tables sur un parc qui est resté en friche depuis. Jean-Noël a passé de longues heures sur l’eau pour enlever la végétation (mousses, éponges qui se fixent et se développent sur les coquilles d’huîtres ou sur les poches) araser les buttes de vases, aplanir.

Le sol a eu le temps de se régénérer, se reposer, l’eau de monter et descendre plusieurs fois pour remodeler le paysage à sa guise. Nous devrions pouvoir marcher à nouveau sans s’enfoncer jusqu’à la cheville, et replacer des lignes plus ou moins droites de tables.

L’avantage de ce travail exigeant mais nécessaire, est double : d’abord nous avons un parc confortable pour travailler et ensuite, une année de jachère va sans doute donner un coup de fouet aux huîtres que l’on va poser là avant le printemps. Le plancton va s’éclater dès les premiers rayons du soleil, exploser, et faire ce fameux Bloom ou efflorescence algale que nous ne pouvons pas nous permettre de louper.

En effet, ces dernières années la croissance n’a pas été optimale dans pas mal de secteurs, la faute à des étés trop secs ou des hivers trop doux, bref, un ensemble de paramètres que nous prenons en compte dans notre façon de travailler, surtout par rapport au calendrier. L’an dernier nous avons mis à l’eau la dernière série de naissain le 28 avril. Cette année, vu la profusion de naissain sur les coupelles, pour éviter qu’il ne tombe prématurément à l’eau à cause de son propre poids, c’est la maline du 20 mars qui sera privilégiée. Ainsi, nous sommes certains de ne pas rater le plancton printemps…

Curieux d’en savoir plus ? Découvrez le blog des Huitres de Listrec ! https://leshuitresdelistrec.fr/

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